20/10/2011

La société civile à Tunis et à Monastir fait barrage au fanatisme religieux


Oui à la liberté d'expression et de communication, oui à la liberté tout simplement, non au salafisme, non au fanatisme et non au terrorisme". Ce sont les slogans criés à Monastir, ville rempart contre l'obscurantisme.

La Tunisie a vécu la semaine dernière deux évènements  majeurs traduisant l’émergence, au grand jour, d’un islam radical et violent :

le premier à Tunis lorsque une bande de  salafistes de plus de trois cent barbus a tenté d'incendier le siège de la télévision privée Nessma TV  après la diffusion le 7 octobre du film franco-iranien Persepolis. Ce film contient une séquence où Dieu apparaît sous les traits d’un vieillard barbu.

le second, celui d’un groupe d'islamistes radicaux, qui a fait une violente irruption dans la faculté de lettres de Sousse, à 25 km de Monastir, ville natale de Habib Bourguiba, pour tenter d'imposer l'inscription d'étudiantes portant le niqab. Ces islamistes étaient  munis de bombes à gaz, d'épées et de couteaux  menaçant "d’égorger" le doyen de la faculté pour son refus de l’inscription des Mounakibat.
Malheureusement, ni le gouvernement de transition, ni les responsables des partis politiques, à  quelques exceptions, ne se mobilisent pour condamner cette violence intégriste qui risque de gêner voire d’interrompre le processus de démocratisation de la Tunisie.

La société civile dans son ensemble a pris les choses en main et a  riposté à deux reprises à Tunis et à Monastir.  


A Tunis, par milliers, les Tunisois sont sortis dimanche dernier dans la rue en riposte à la manifestation violente des salafistes de vendredi dernier contre Nessma TV. «La liberté d’expression est sacrée», «Oui à la démocratie et aux libertés», inscriptions sur les pancartes portées par les manifestants qui scandaient «Le peuple veut un Etat civil».
A Monastir, une manifestation citoyenne analogue à celle de Tunis a été organisée le 17 octobre. Une marée de plus 1500 personnes composée de jeunes d’hommes, de femmes, tous mêlés, est sortie de la Maison de la Culture. La foule, rejointe par une multitude d’employés, commerçants. Le cortège traverse Monastir et aboutit au mausolée Habib Bourguiba. « Oui à la liberté, non au salafisme », « Le peuple veut un Etat civil», slogans scandés à perte de voix puis le chant patriotique d’Abou Kacem El Chebbi s’envole, résonne et rebondit du cœur et de l’âme de tous et toutes.
Personne n’est dupe, ces évènements de violence et de résistance cachent un conflit réel de fond en filigrane sur les choix sociétaux à prendre par la future Constitution. Les salafistes tenteront d’imposer un modèle rétrograde qui remettra en cause les acquis sociétaux  de la Tunisie en particulier ceux du Code du Statut Personnel.
La question de la Constituante préoccupe et inquiète les tunisiens et tunisiennes et ceci pour des raisons multiples. Le tunisien refuse l’aventure et le jeu du «quitte ou double». Le tunisien est un être pragmatique, issu de la philosophie bourguibienne, il refuse le saut dans l’inconnu et les promesses sans lendemain. Le peuple est convaincu, compte tenu de l’échiquier politique actuel, que la Constitution sera fatalement un enjeu politique et de concurrence entre partis partisans. Elle sera le lieu de renoncements et de compromissions prévisibles, hypothèses récusées par ce même peuple.
Le choix d'une Constituante pour préparer un avenir cohérent incluant la Tunisie dans la modernité s'avère porteur d’incertitudes et de périls sinon producteur d'effets pervers en plongeant notre pays dans l'inconnu. Tout annonce que le pouvoir émanant des prochaines élections sera forcément monocolore conduisant à l’instabilité en raison de l’insatisfaction annoncée du peuple qui ne se reconnaîtra pas dans les résultats des urnes. En clair : le faible taux d’inscrits sur les listes électorales  pour les prochaines Élections de l’Assemblée Nationale Constituante (51%), les prévisions de participation au scrutin estimées à 50%, plus de 1500 listes dans les circonscriptions électorales à l'intérieur et à l'étranger, phénomène dû à la   multiplicité des partis, des listes, des indépendants, toutes ces données créent   confusion et abstention au sein de l’électorat de la masse silencieuse. De plus, tous ces éléments vont concourir à la dispersion des voix, surtout celles des forces progressistes et aboutir à la possible et probable main-mise totale d'un courant politique conservateur sur la Tunisie. Plus grave, le risque d'un dérapage sécuritaire incontrôlable pourrait rapidement dégénérer en soulèvement non maîtrisable eu égard au délabrement et à la déstructuration du système sécuritaire du pays. La rébellion récente orchestrée par  certains corps constitués préfigurent et illustrent nos craintes et nos analyses.
Le choix d'une Constituante comme feuille de route  constitue une erreur stratégique,  une aberration et une imposture.
 Aberration : le système électoral retenu pour la constituante préconisant un vote à un seul tour et à la proportionnelle est plombé par l'introduction de la notion du maximum de reliquat qui  privilégie sans conteste les partis organisés. Ainsi, la proportionnelle est dépouillée de son caractère juste, elle n'est qu'une vitrine de communication et de démagogie. Ce mode de scrutin favorise,  à l'évidence, les partis politiques disposant de moyens financiers et logistiques importants leur permettant de mobiliser leurs partisans et l'électorat captif.  Personne ne s’étonnerait si ennahada et ses satellites obtiennent la majorité, sachant que ces formations ne représentent que 7 à 8 % de la masse électorale.
 Imposture: les jeunes, d'acteurs vivants, agissants de la Révolution,  le peuple, se voient transformés en figurants passifs d'une comédie constitutionnelle écrite d'avance sans eux au profit d'une classe politique contre-révolutionnaire dans sa majorité qui n'a en rien participé à la Révolution. Et pourtant, ceux-là mêmes vont recueillir les fruits du combat des révolutionnaires pour imposer une Constitution et un Destin non conformes aux aspirations progressistes du peuple tunisien. Est-ce pour un tel "avenir" que la jeunesse s'est sacrifiée ? Est-ce pour cela que le peuple tunisien a adhéré à la révolution et s'est engagé …  pour subir une seconde fois un régime totalitaire,  sans vision socio-économique, avec un seul projet : l'anéantissement de tous les acquis sociétaux de la Tunisie depuis la libération du pays du colonialisme le1er juin1955.
Imposture aussi : aucun parti politique récent ne bénéficie de  fonds nécessaires ou de subventions publiques pour assurer une campagne électorale porteuse de son programme auprès du peuple, aucun parti nouvellement créé ne dispose de logistique adéquate pour organiser dignement une campagne électorale et rencontrer les électeurs et électrices sur le terrain. En outre, la sécurité des militants et des citoyens et citoyennes est –elle assurée à ce jour à travers le pays ? Non, en rien.
 Imposture encore : la toute démagogique, bonne/fausse idée de parité Homme-Femme n'est que leurre eu égard à la réalité. Tous les pronostics faits à ce jour sur cette question montrent qu'au plus 8 à 10 % de femmes siégeraient à la constituante; ainsi, seules les femmes issues des partis conservateurs y auront accès. Peut-on croire que des femmes représentant des idées conservatrices vont investir l'espace public pour défendre leurs sœurs et leurs luttes pour l'égalité Homme-Femme ?
Pour conclure je dirai que la direction des affaires publiques durant les neufs mois de transition a été très mitigée et que la feuille de route imposée au pays s’avère complètement erronée.  Le peuple tunisien se rendra compte de lui-même  de l’ampleur des dégâts le 23 octobre prochain. Le 24 sera un autre jour.

Mustapha Stambouli, Ingénieur Enit/Epfl  expert international en planification de développement