18/04/2015

Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République : « Qu'avez-vous fait pour la Tunisie depuis votre installation à Carthage ? »


Monsieur le Président,

Je me permets de vous interpeller concernant l'état de la Tunisie  après un peu plus que 100 jours de votre prise de pouvoir et votre installation dans le palais présidentiel.
Tous les progressistes, en particulier les femmes,  ont cru que vous étiez l'Homme de la situation pour aider les tunisiens et les tunisiennes à vaincre la fatalité,  à sortir la Tunisie de son marasme socio-économique et surtout retrouver le  rayonnement régional et international d’autrefois de notre pays.

Nous avons pensé aussi que vous alliez restaurer l’autorité de l’Etat et surtout amorcer la transformation de la Tunisie par des réformes fondatrices  d’une République juste. Vous n’avez rien fait de tout cela. Vous n’avez même pas réduit les émoluments du président de la République que nous considérons comme une insulte au peuple tunisien. Comment accepteriez-vous  d’être payé  30.000 dinars alors que le smig n’est que 320 dinars. Qu’avez-vous fait de la loi 2005-88 du 27 septembre 2005 relative aux avantages alloués aux Présidents de la République dès la cessation de leurs fonctions ? Les deux présidents post 14 janvier 2011 bénéficient toujours d’une rente viagère équivalente à celle allouée au Président de la République en exercice.  C’est un scandale digne d’une république bananière et dictatoriale. Par votre silence sur cette question, vous donnez raison aux réclamations salariales des enseignants et des fonctionnaires. Ayez le courage d’abroger cette loi honteuse  que nous qualifions d’anticonstitutionnelle.

Par ailleurs, avez-vous besoin de 80 millions de dinars pour faire fonctionner la présidence de la République ? Soyez un président républicain et affectez  50 millions de dinars aux écoles primaires dans le cadre de la loi de finances complémentaire promise par le gouvernement afin de réhabiliter ses infrastructures dégradées et de les doter d’un minimum d’équipements pédagogiques. Ce geste vous grandira ! Bourguiba n’aurait jamais accepté un salaire de 30.000 dinars et un budget scandaleux de la présidence eu égard à la situation chaotique des finances publiques.

Nous constatons que vous avez renié vos engagements concernant le rétablissement des relations diplomatiques avec la Syrie.  Attendiez-vous le feu vert de la Ligue des Etats arabes pour le faire ? Sachez, Monsieur le président, que cette Ligue est devenue un instrument de destruction des Etats arabes. L’Irak, la Libye, la Syrie, Le Yémen sont en voie de somalisation… Libérez notre pays de la tutelle de cette Ligue, peu/anti-arabe. La Tunisie va-t-elle continuer à alimenter les caisses de cette Ligue au frais des contribuables tunisiens, une structure d’une inefficacité patente servant à engraisser les fonctionnaires nommés par les différents gouvernements de cet  organisme superflu, anachronique et clientéliste. 

Par ailleurs, nous constatons que le Chef de gouvernement consacre tout son temps pour lutter efficacement contre la mafia économique qui ruine notre économie, nos finances publiques et assiste le terrorisme jihadiste. Monsieur Habib Essid  mérite d’être encouragé voire soutenu activement. Le président de la République ne peut être neutre dans cette question hautement cruciale et stratégique pour l’avenir de la Tunisie, d’autant plus que vous aviez promis de combattre ce fléau lors de votre campagne à la présidentielle. Le peuple attend de vous des actes …

Sur un autre registre, notre voisin du Sud traverse une période plus que difficile. La Tunisie officielle se contente de suivre les évènements à travers la presse internationale. La Libye mérite mieux que cela. L’histoire ne pardonnera jamais tous ceux qui ont facilité l’agression sauvage de l’OTAN contre ce pays. Il est temps de corriger les erreurs du passé. Faute de quoi, notre pays sera le grand perdant d’une Libye somalisée. Il n’est pas trop tard pour un ancien Diplomate de Bourguiba de rectifier le tir : le chaos libyen est de notre responsabilité …

Le peuple tunisien attend une gouvernance  plus efficace des affaires publiques et sécuritaires et que l’Etat renonce à l’attentisme le plaçant dans une position de faiblesse et de vulnérabilité, ce qui renverse les repères de toute la société.

Le 6 juin 2011, je vous ai adressé une lettre intitulée : «Sauvons les acquis républicains », dans laquelle je vous ai demandé, entre autres, de « prendre l’initiative de rassembler dans un front uni toutes les sensibilités républicaines et progressistes, contribuant ainsi à l’émergence d’un courant politique puissant, convaincu, capable de résister aux courants politiques cherchant à balayer à jamais de notre mémoire collective Tahar Haddad, Abou Kacem Chebbi, Farhat Hached et tant d’autres figures ayant participé à la construction de la Nation tunisienne ainsi que la route du progrès et l’espérance démocratique amorcées par la Révolution.» Le temps m’a donné raison de m’adresser à vous pour  vaincre la fatalité.

Aujourd’hui, je vous demanderais d’être un président courageux, juste et surtout républicain pour continuer l’œuvre de Bourguiba afin de faire de la Tunisie un pays audacieux, pragmatique et à l’avant-garde dans tous les domaines. Des actes courageux s’imposent, en particulier :

1. Revisiter les textes concernant les rémunérations du corps de  l'exécutif : le président et le chef de gouvernement ne doivent pas percevoir plus de 20 « smigs ». Un Ministre devrait percevoir un traitement égal à celui de Directeur Général, avec des indemnités liées à sa fonction ne dépassant pas 50% du salaire. Ces mesures peuvent participer à l'assainissement de la vie politique.

2.  La Tunisie n'est ni l'Algérie ni la Syrie pour faire face à la horde terroriste, possiblement à la solde de la nébuleuse de DAAECH. Si la Tunisie n'agit pas aujourd'hui politiquement, l'étranger viendra s'installer pour toujours sous prétexte de nous sauver du terrorisme. La guerre tardive contre le terrorisme, décidée récemment par le pouvoir public, ne mène  nulle part qu'à la démoralisation de nos soldats et de nos divers agents de la sécurité intérieure  peu préparés à cette guerre asymétrique. Les terroristes de toutes les nationalités, venus du Mali chassés par les forces françaises et africaines, et de la Syrie après les difficultés rencontrées par l'opposition syrienne et ses mercenaires takfiristes, sont rôdés à ce genre d'exercice de sabotage et de massacre en tout genre. Il ne s'agit pas de baisser les bras mais de rapidement redéployer une autre stratégie d'attaque systémique à la guerre asymétrique à travers une institution de renseignement de type FBI.

3. Appliquer les lois de la République avec zéro tolérance afin de réduire à néant les hors-la-loi (la mafia économique) et les ennemis de la République (les jihadites).

4.   Créer, urgemment, un nouveau corps de justice, celui des juges anti-terroristes, en offrant à ces juges courageux toutes les conditions de sécurité.

5.  Rétablir les relations diplomatiques avec la Syrie afin de bénéficier d’une source d’informations cruciale sur les 6000 jihadistes tunisiens qui opèrent dans ce pays.

6.  Accélérer le processus de la décentralisation afin de sauver nos villes et nos régions devenues la proie de la mafia locale. Un nouveau code des collectivités locales améliorant  la gouvernance, une loi électorale cohérente et non partisane, une base de données d’électeurs juste et fiable doivent être établis dans les meilleurs délais afin de garantir la réussite d’une telle  décentralisation.

 La Tunisie a besoin d’une dynamique politique exceptionnelle pour nous éviter le chaos. Vous disposez,  en tant que président de la République, de tous les leviers de transformation  et de modernisation de l’Etat tunisien.

Monsieur le Président, engagez-vous dans les vraies batailles de la Tunisie : celle de l’équité-égalité et de la justice, celle de la décentralisation, celle de la sécurité et de la lutte contre la mafia et celle de la solidarité nationale.

 Terminons avec ces mots d’Eugène Ionesco : “Un médecin consciencieux doit mourir avec le malade s'ils ne peuvent pas guérir ensemble.”

Veuillez croire, Monsieur le Président, en notre profond respect et en notre considération la plus distinguée.

Monastir, le 18 Avril 2015

Mustapha STAMBOULI, ancien fonctionnaire du PNUD, Nations Unies









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